par Isabelle Calabre

Chorégraphe inspiré

 

Ne pas se fier aux apparences. Derrière l’allure sage d’un jeune homme auréolé de prix et de récompenses*, chorégraphe en résidence depuis 2017 au Malandain Ballet Biarritz, Martin Harriague est un artiste atypique au parcours singulier. S’il est fréquent d’avoir, à trente-trois ans, déjà travaillé avec plusieurs compagnies internationales, la liste de celles avec lesquelles il a fait ses armes de danseur dénote une ouverture particulière d’esprit et de styles. Malandain Ballet Biarritz Junior, Ballet national de Marseille mais aussi Noord Nederlandse Dans et, depuis 2013, la Kibbutz Contemporary Dance Company, rejointe par désir de se frotter à cette fameuse danse israélienne et de « comprendre de l’intérieur une situation politique complexe ».

 

Un itinéraire pluriel

Autre originalité, il a commencé la danse à dix-neuf ans, prenant sa première barre à l’âge où d’autres sont nommés étoiles. Jusqu’alors, hormis une fascination pour Michael Jackson dont le concert à Paris lui donne envie « d’être à la place du chanteur », Martin Harriague n’avait pas éprouvé d’attirance particulière pour l’univers du spectacle. Une représentation à Biarritz du Casse-Noisette de Thierry Malandain décide subitement de sa vocation. Là où d’autres, toutefois, se rêveraient en prince, lui s’imagine plutôt « en train de créer un jour un univers » comme celui qu’il vient de découvrir. Le jeune Basque écrit alors au chorégraphe pour lui exprimer son désir de « faire de la danse ». Malandain lui répond et lui suggère de se former à Bayonne, chez Jean-Marc Marquerol un ancien de l’Opéra de Paris. Début de l’aventure. Vite, il va rattraper son retard et franchir les étapes. « La danse a été un moyen d’arriver à la chorégraphie », reconnaît-il aujourd’hui. « Avant de diriger les autres sur un plateau, il fallait que je comprenne de l’intérieur ce que signifiait être interprète. D’emblée, j’ai raisonné en homme de scène. En parallèle à mes classes de ballet, j’ai pris des cours de chant, de théâtre. C’est important d’avoir une vision sur tout. » Le même appétit l’a poussé à composer les musiques de certaines de ses pièces, ou à suivre l’été dernier un stage lumière auprès de Tom Visser, qui collabore notamment avec Crystal Pite. Le but ? Etre capable désormais de créer ses propres lumières et sa propre scénographie.

 

Connexions gestuelles

 

Forgé au fil de ses collaborations d’interprète, son langage chorégraphique est une palette riche en couleurs. Néoclassique pourquoi pas - « ça ne me dérange pas qu’on me qualifie ainsi, j’adore le classique et des artistes comme Jiri Kylian ou Thierry Malandain sont pour moi des sources d’inspiration. ». Capable aussi d’une gestuelle plus explosive, terrienne, apprise au contact d’Ohad Naharin chez qui il a suivi des stages et mise en pratique au sein de la Kibbutz Company. Volontiers abstrait dans la forme et minimaliste dans le décor, bien que désireux d’« exprimer tout de même un propos ». Intéressé par une certaine dimension politique (Sirènes, créé en 2018 pour le Malandain Ballet Biarritz, pointe l’urgence écologique et America, sa prochaine pièce, utilise comme bande son la voix de Donald Trump). Sensible à l’humour - « un bon moyen de faire passer des messages -, et cultivant une certaine théâtralité, « nécessaire pour éviter que la danse ne devienne un pur esthétisme. Il faut ancrer le spectacle dans une forme de réalité. Ce peut être grâce à la voix, la vidéo, ou en utilisant des gestes du quotidien ». Mais aussi fermement attaché à une certaine virtuosité dictée par la musique : «Je n’ai pas peur de faire une pièce musicale, où les corps deviennent les notes et l’instrument. Je suis aussi dans cette recherche-là et je regrette, d’ailleurs, que la danse contemporaine s’en soit un peu éloignée. » Autant d’ingrédients en apparence contradictoires qu’il lie comme un cuisinier : « J’élabore mes propres recettes. A la fois technique et instinctive, mon écriture est basée sur une grammaire classique, avec quelque chose d’épicé, de provocateur. L’axe essentiel demeure le corps en mouvement, la physicalité, la ‘danse qui danse’. J’aime jouer avec les corps dans l’espace, et tordre les lignes pour mieux les mettre en évidence. » Sans doute pas un hasard si ses références théâtrales sont des dramaturges comme Pipo Delbono ou Rodrigo Garcia...

 

 

 

Diversité créative

Guidé par la curiosité, Martin Harriague est ouvert à la rencontre. N’aimant rien tant que se retrouver là où on ne l’attend pas, il plie volontiers son inspiration aux attentes d’un projet et aux capacités de ses interprètes. Il passe sans difficultés d’une petite forme à une pièce de groupe et d’une soirée partagée à un grand ballet. Ainsi, au cours de la seule année 2019, il crée pour trente danseurs du Leipzig Ballet America, il participe à Maastricht à un opus commun avec sept danseurs de la Sally Dance Company, il chorégraphie à Metz le spectacle musical Le Petit Prince interprété par les quatorze danseurs de l’Opéra, il interprète à Biarritz, pour Le Temps d’Aimer, un nouveau duo d’une heure aux côtés d’une danseuse du GöteborgsOperansDanskompani qui sera donné en avant-première au Korzo à La Haye, enfin il prépare en Espagne une pièce pour la troupe basque Dantzaz. Sans compter les reprises de précédentes pièces, revisitées pour de nouvelles compagnies, et les projets à venir, notamment avec le ballet de Wiesbaden. Les chemins de la création sont décidément féconds !

* En 2016, Prix du public, Prix des critiques et 2e Prix au concours de jeunes chorégraphes néoclassiques à Biarritz pour Prince. En 2015, Prix du Scapino Ballet Rotterdam au concours de Hanovre, Prix du public et 3ème Prix de chorégraphie au concours de Copenhague en 2015 pour La Belle et la Bête ; Prix du public et 2ème Prix de chorégraphie au concours de Stuttgart pour You Man.

PORTRAIT

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